Lettre ouverte à Thomas Piketty et à tous ceux tentés par un vote Juppé

Cher Thomas,

Comme toi, je suis atterré par le quinquennat qui s’achève. Celui-ci fut tout d’abord marqué par le renoncement aux grandes réformes que nous attendions, après trois décennies où la prise du pouvoir par le monde de la finance a engendré la montée des inégalités décrite dans tes travaux. La réforme bancaire fut un simulacre de séparation entre les activités de détail et d’affaire. La réforme fiscale fut d’emblée enterrée. Ce quinquennat fut ensuite celui du virage vers la troisième voie, tant réclamé par les éditorialistes de la pensée unique. Le CICE et la loi travail en sont les emblèmes indélébiles.

Tu as prôné des primaires de la gauche afin de soumettre ce bilan au jugement des électeurs partageant nos valeurs. Tu espérais que le chef de l’exécutif soit sanctionné et qu’un candidat partageant nos options soit désigné. Le chef de l’Etat est désormais contesté dans sons propre clan. Valls ou Montebourg seront-ils désignés pour le remplacer ? Peu importe. Tu te rends compte aujourd’hui que, quel qu’en soit le vainqueur, le candidat estampillé PS n’a aucune chance de monter sur le podium car les Français ne font plus vraiment la différence entre un frondeur et un social-libéral.

Tu as donc annoncé que tu irais voter aux primaires de la droite pour éviter une nouvelle candidature Sarkozy, autrement dit pour désigner Alain Juppé ! Mais Thomas, as-tu vraiment lu le programme économique d’Alain Juppé ?

Ton cheval de bataille est de défendre, aux côtés d’un impôt progressif sur le revenu, le maintien d’un impôt sur le patrimoine sans lequel il est vain de lutter contre l’accumulation de la rente. Or Juppé propose tout bonnement de supprimer l’Impôt de Solidarité sur la Fortune !

Tu sais que la TVA est l’impôt le plus injuste. Or Juppé propose de l’augmenter pour financer une nouvelle baisse du coût du travail de 21 milliards qui aura pour principal effet de gonfler, une nouvelle fois, la part des profits distribués sous forme de dividendes versés aux rentiers !

Tu dénonces avec rigueur la montée des inégalités, du chômage et de la pauvreté et tu défends les politiques de redistribution. Or Juppé propose de rendre dégressives les allocations chômage, pour mieux culpabiliser les chômeurs de préférer l’oisiveté !

Tu as sévèrement critiqué la loi travail dont l’un des objectifs est de permettre aux entreprises de réduire le surcoût des heures de travail supplémentaires entre 35 et 39 heures. Or Juppé propose carrément de revenir à une durée légale de 39 heures ! Comme tu le sais, la durée effective du travail en France est supérieure à 40 heures. Le retour aux 39 heures aura pour effet de déplacer le seuil de déclenchement des heures supplémentaires et de transformer 4 heures supplémentaires (celles travaillées entre la 35ème et la 39ème heure) en heures « normales ». Ce qui revient à organiser la baisse des salaires !

Tu pourfends, avec nos amis de Podemos, l’austérité budgétaire imposée par les institutions européennes. Or Juppé propose de réduire de 100 milliards la dépense publique ! Cette politique provoquera une dégradation des services publics, des coupes dans les dépenses sociales, de nouvelles baisses de dotations aux collectivités territoriales, un arrêt des investissements publics et une nouvelle hausse des impôts locaux !

Enfin, tu sais que les entreprises se séparent de leurs salariés à en moyenne à 59 ans et que le recul de l’âge de la retraite est l’alibi de la baisse des pensions (un nombre croissant de retraites étant liquidées à taux réduit). Tu sais que même si le taux d’emploi des seniors s’est légèrement accru, il s’accompagne à l’autre bout de la chaîne d’un fort chômage des jeunes. Or Juppé veut encore reculer l’âge de départ à la retraite à 65 ans !

Pour toi qui combat en faveur du progrès social, l’alternative ne peut être Juppé, dont l’élection fera définitivement le nid du FN ! Si l’élection présidentielle avait lieu aujourd’hui, Jean-Luc Mélenchon arriverait en troisième position, devant le candidat du PS. Il est désormais le mieux placé pour incarner la résistance face à la droite et l’extrême droite. Son insoumission aux vieux appareils est susceptible de mobiliser, sous des formes originales et inédites, de nouvelles générations de citoyens, de militants, d’intellectuels et de lanceurs d’alertes. La droite sortira sans doute divisée de sa primaire, comme elle le fut à chaque élection présidentielle. Des candidats situés plus au « centre » l’affaibliront. Elle ne réalisera donc pas le score qui lui est prédit, a-fortiori lorsque les Français découvriront la violence sociale du programme de leur impétrant. Une véritable alternative progressiste se dessine, il nous appartient de la faire vivre, ensemble, avec toi. Nous pouvons être au second tour de l’élection présidentielle.

Liem Hoang Ngoc (Fondateur de la Nouvelle Gauche Socialiste, membre de l’espace politique de la France Insoumise, initiateur de l’Appel des économistes pour sortir de la pensée unique, lancé en 1996 en opposition au plan Juppé).

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1 Commentaire

  1. jean bachèlerie

    Belle lettre à Thomas Piketty!

    Juppé ou Sarkozy, cela vaut il la peine de participer aux primaires de nos adversaires!

    Non, non car la démocratie, c’est laisser les électeurs libres d’exprimer leur choix. Un électeur de gauche, de la gauche de conviction, n’ira pas voter à la primaire de la droite.

    En revanche comme Liem Hoang Ngoc, le souligne, Thomas Piketty devra choisir, et appeler à voter, s’il est cohérent et conséquent Jean Luc Melenchon, seul candidat capable de créer la surprise lors du premier tour, et seul candidat porteur d’une réforme fiscale, qui ne peut que satisfaire Thomas Piketty.

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